Des minutes qui révèlent une fracture interne à la Fed
Les minutes de la réunion du FOMC des 27-28 janvier, publiées hier soir, dessinent un comité profondément divisé. Le taux directeur a été maintenu dans la fourchette 3,50–3,75% après trois baisses successives fin 2025, par un vote de 10 contre 2 — les gouverneurs Waller et Miran ayant plaidé pour une coupe supplémentaire de 25 points de base.
La vraie surprise réside dans la fragmentation interne. Les minutes révèlent trois camps distincts, un fait inhabituel pour une institution qui privilégie habituellement le consensus : les colombes jugent que de nouvelles baisses seront « probablement appropriées » si l’inflation continue de refluer ; le centre attentiste préfère maintenir les taux « pendant un certain temps » ; et plusieurs faucons auraient accepté un communiqué indiquant que la prochaine décision pourrait être… une hausse de taux.
L’économie est qualifiée de « solide » — un upgrade par rapport au « modéré » de fin 2025 — mais le marché de l’emploi est jugé « en phase de normalisation », avec une croissance des emplois portée quasi-exclusivement par le secteur de la santé. Les futures traders placent la meilleure probabilité d’une première baisse en juin, avec une seconde en septembre-octobre.
La vraie bataille est moins entre faucons et colombes qu’entre ceux qui craignent un faux rebond de l’inflation et ceux qui redoutent de casser définitivement le cycle. Les actifs risqués restent arrimés au scénario rose de deux baisses de taux — un décalage qui pourrait devenir explosif. Bitcoin a chuté sous les 66 500$ immédiatement après la publication ; l’or, lui, progresse vers les 5 000$.
OpenAI : vers une valorisation record de 850 milliards de dollars
Bloomberg confirme aujourd’hui ce qui se murmurait depuis décembre : OpenAI est sur le point de boucler la plus grande levée de fonds privée de l’histoire. Le premier closing dépasserait 100 milliards de dollars, sur une base de valorisation pré-money de 730 milliards, propulsant la valorisation totale au-delà des 850 milliards de dollars — le prix d’un méga-GAFAM, pour une entreprise non cotée qui affiche encore 14 milliards de pertes annuelles projetées.
Le tour de table réunit un casting de choc : SoftBank (déjà ≈11% du capital, visant un objectif d’IPO à 1 000 milliards), Amazon (10 milliards, avec accès aux puces IA maison d’AWS), Nvidia (jusqu’à 100 milliards engagés, dont une partie reviendra en achats de GPU), Microsoft, et une cohorte de fonds souverains emmenée par MGX (Abu Dhabi).
En parallèle, OpenAI frappe fort en Inde. Annoncé à l’India AI Impact Summit à New Delhi, le programme « OpenAI for India » prévoit un data center HyperVault de 100 MW (extensible à 1 GW) avec Tata Group, le déploiement de ChatGPT Enterprise auprès de centaines de milliers d’employés TCS, et déjà 100 millions d’utilisateurs hebdomadaires dans le pays.
Le problème du financement circulaire est révélateur : Nvidia investit dans OpenAI, qui rachète des GPU Nvidia, qui investit dans CoreWeave, qui fournit le cloud à OpenAI. La part de marché de ChatGPT est tombée de 86,7% à 64,5% en un an selon Similarweb, Gemini captant l’essentiel de la croissance.
Zuckerberg face à ses responsabilités : le procès qui menace toute la Big Tech
Devant un jury de Los Angeles, Mark Zuckerberg a témoigné hier pour la première fois sur la question de l’addiction des jeunes aux réseaux sociaux. Le CEO de Meta a affirmé chercher à construire « une communauté durable » et que rendre Instagram addictif serait contre-productif à long terme. Mais l’avocat des plaignants, Mark Lanier, a déroulé un impressionnant faisceau de preuves internes.
Le moment le plus marquant : Lanier a fait déployer par six avocats un collage de 10 mètres composé de centaines de selfies postés par la plaignante KGM sur Instagram, demandant à Zuckerberg si son compte d’enfant avait jamais été signalé pour usage excessif. Réponse évasive du CEO.
La stratégie juridique est inédite : au lieu d’attaquer sur les contenus (protégés par le Section 230), les avocats traitent Instagram et YouTube comme des produits défectueux au sens du droit de la responsabilité civile — les fonctionnalités de scroll infini, autoplay, filtres beauté et notifications push étant comparées à des mécanismes de « casino numérique ». TikTok et Snap ont déjà transigé avant le procès. La juge Carolyn Kuhl a menacé de contempt toute personne utilisant des lunettes IA Meta Ray-Ban pour enregistrer dans la salle d’audience.
Si le jury considère qu’un design de plateforme peut, en lui-même, engager la responsabilité des géants tech, on n’est plus dans un simple procès Meta mais dans un basculement réglementaire mondial — le « moment Big Tobacco » de la Silicon Valley. Les protocoles décentralisés à gouvernance on-chain (Farcaster, Lens) pourraient en bénéficier.
Échec des discussions à Genève : la carte reste le poison
Les pourparlers trilatéraux États-Unis/Russie/Ukraine se sont conclus à l’Intercontinental Hotel de Genève sans percée significative, après deux jours de discussions qualifiées de « difficiles mais professionnelles » par Moscou et « substantielles avec des progrès » par Kiev — un écart sémantique qui masque mal l’impasse fondamentale.
L’envoyé spécial américain Steve Witkoff et Jared Kushner ont piloté les discussions, Washington ayant fixé une forme de deadline à juin 2026. Mais le blocage porte sur les mêmes lignes rouges : Moscou exige le contrôle complet du Donbas (y compris les zones non conquises), Kiev rejette catégoriquement. La centrale de Zaporijjia, sous contrôle russe depuis 2022, reste un point de friction majeur.
Le Washington Post note que Moscou maintient des « demandes maximalistes pour la subjugation de l’Ukraine » tandis que les frappes aériennes continuent pendant les négociations. Malgré le blocage politique, les chefs militaires ont progressé sur les mécanismes d’implémentation d’un éventuel cessez-le-feu. Des délégations britannique, française, allemande et italienne étaient présentes en marge.
Sur le plan militaire, on prépare déjà le jour d’après avec des dispositifs de monitoring. Sur le plan politique, personne n’ose signer une carte qui pourrait lui coûter le pouvoir. L’impasse maintient une prime de risque élevée ; l’USDT est devenu monnaie parallèle de facto dans plusieurs régions ukrainiennes.
BCE : la guerre de succession a commencé
Le Financial Times a lâché la bombe mercredi : Christine Lagarde envisagerait de quitter la BCE avant la fin de son mandat (prévu au 31 octobre 2027), et surtout avant la présidentielle française d’avril 2027. L’objectif : permettre à Emmanuel Macron et Friedrich Merz de verrouiller la succession avant un possible basculement politique en France.
La BCE a démenti mollement — « la présidente est totalement concentrée sur sa mission » — mais le ton marque une rupture avec le démenti catégorique de l’an dernier. Le gouverneur de la Banque de France Villeroy de Galhau a lui aussi annoncé un départ anticipé début juin 2026, un an avant la fin de son mandat.
Deux favoris se détachent : Pablo Hernández de Cos (ex-gouverneur Banque d’Espagne, profil « colombe pragmatique », soutien probable de Paris) et Klaas Knot (ex-patron de la banque centrale néerlandaise, historiquement faucon devenu plus consensuel, que Berlin pourrait soutenir). Isabel Schnabel a aussi exprimé son intérêt, mais son mandat actuel complique sa candidature.
La succession de Lagarde n’est pas qu’une histoire de style monétaire. C’est une bataille pour verrouiller l’architecture de l’euro — et le projet d’euro numérique prévu pour 2029 — avant un cycle électoral européen potentiellement explosif. Le nouveau président héritera aussi du cadre MiCA et de l’approche réglementaire envers le DeFi.
La journée du 19 février concentre toutes les tensions du moment : une Fed fracturée qui ne sait plus où aller, une IA qui aspire des capitaux à un rythme inédit (OpenAI à 850 Mds$), une Big Tech au tribunal pour ses propres créations (Zuckerberg), une géopolitique bloquée (Genève) et une Europe qui prépare sa transition monétaire dans l’urgence. Le Fear & Greed à 12 dit tout : le marché a peur, mais ne sait pas encore de quoi exactement.